Quand j’ai mis pied à terre

Très jeune, je me retrouve propriétaire du cheval de ma vie, face à moi même et à toutes les lacunes de nos éducations respectives. On revenait tout les deux du même endroit, on se connaissait par coeur, du moins je le croyais, on avait toujours été suivis (débourrage, progression…), on avançait ensemble depuis 5 ans, parfois à reculons, mais ensemble. Nous avions tous les deux de solides bases en équitation classique et d’extérieur. Mais un beau jour nous voilà dans un nouvel endroit, entourés de nouvelles personnes, imprégnés de nouvelles conditions, un peu perdus, il faut le dire. 

Le rêve de ma vie deviendrait-il un cauchemar ? Mon cheval perd énormément d’état, de vivacité, il est éteint, le corps creux et l’oeil vide, au travail, rien ne va, les méthodes ne nous correspondent pas, du haut de mon niveau galop 5, je m’aperçois que je sais faire beaucoup de choses, mais que je ne sais même pas pourquoi je les fais, mes -très- maigres connaissances en matière équine ne me suffisent pas à gérer cette lourde responsabilité qu’est d’être propriétaire d’un cheval. Les autres autour de nous progressent, rayonnent, pendant que nous on rame à contre courant. A l’issue d’une énième séance catastrophique, je mets pied à terre pour un bon moment. 

Se battre, c’est aussi accepter les moments de silence.

Rester à pied pour mieux comprendre.

Qalam et Marie

Qalam et Marie

Pour moi, rester à pied impliquait de n’avoir plus d’horaires auxquels se référer pour travailler un cheval dans un cours, de n’avoir plus forcément d’objectifs pré-préparés une semaine à l’avance, plus  d’appréhensions, plus de peur de ne pas être à la hauteur. Rester à pied, c’était prendre du temps. C’est là que j’ai commencé à observer, observer mon cheval brouter, sélectionner méticuleusement les herbes qu’il allait manger, observer mon cheval dans sa vie sociale, comprendre qui le dominait, qui il dominait, comment ils le faisaient, avec qui il s’entendait, comment il agissait. C’était aussi prendre le temps de le laisser bloquer pendant 5 minutes sur un objet inconnu sur le chemin du pré, observer la façon dont il pouvait gérer sa peur, savoir si il préférait fuir ou par curiosité choisir de se confronter à l’objet de sa peur. C’est là que je me suis aperçue de tout ce qu’on pouvait lire dans le regard d’un cheval.

Depuis, je ne l’ai jamais quitté des yeux.

Rester à pied pour mieux apprendre.

Mes observations m’ont apporté des réponses à la question du « comment », cependant j’étais bien loin de comprendre le « pourquoi ». Au fin fond de la campagne, c’est sur internet que je me suis dirigée. Petit à petit, j’ai rencontré de plus en plus de monde, de plus en plus de façons de penser, de plus en plus de méthodes, j’ai commencé à regarder des documentaires, à lire des bouquins.. Tout d’un coup, l’univers du cheval dans lequel j’évoluais depuis plus de dix ans se révélait être bien plus passionnant que je ne le pensais. Et là, tous les sujets ont pu y passer, alimentation, vie sociale, pied, locomotion… et plus on apprend, plus on a à apprendre, plus on a envie d’apprendre. Mes heures d’investigation mêlées à mes journées d’observation ont commencé petit à petit à me forger une connaissance (et continuent encore et encore)… Au fur et à mesure tout prenait du sens.

Pourquoi mon cheval faisait-ci, pourquoi il avait peur de ça, pourquoi il réagissait d’une certaine façon à telle ou telle chose. Apprendre ce qu’est vraiment un cheval (chose dont je n’avais même pas conscience) me permettait d’apprendre à agir face à un cheval. Une toute nouvelle façon d’appréhender la relation homme-cheval. Et donc, de résoudre de nombreux problèmes. L’immense diversité de méthodes et écoles proposées par le web m’ont permis de ne pas m’enfermer dans une certaine doctrine, mais d’adapter à mon cheval et de prendre que le bon de chaque chose. 

Rester à pied pour mieux s’entendre.

C'est comme ça que j'ai appris « L'art de ne rien faire ».

C’est comme ça que j’ai appris « L’art de ne rien faire ».

Comprendre, apprendre, rester au sol c’est aussi être à coté de son cheval et non pas dessus. C’est être a égalité. Écarter toute notion de domination. Pendant que les autres ramenaient leurs chevaux du pré à cheval, je restais à pied, d’une façon très symbolique, mon cheval n’était plus ma monture mais mon ami. Le considérer comme tel m’amenait doucement à cesser de lui DEMANDER tout le temps, mais à lui proposer et par dessus tout, à lui donner. Pas lui donner de la nourriture ou du matériel, mais lui donner de ma personne, de mon temps, comme lui sait si bien le faire. C’est comme ça que j’ai appris « L’art de ne rien faire ». De plus, en apprenant à l’observer, j’ai appris à l’écouter.

Les chevaux communiquent sans cesse avec nous, manifestent des humeurs, des envies, des douleurs… les chevaux nous envoient des signes que nous ne sommes pas à même de comprendre tant que nous ne sommes pas conscients, tout simplement, de ce qu’est un cheval, et de ce qui est « normal ». Écouter mon cheval revenait à aller le voir sans même prévoir ce qu’on allait bien pouvoir faire et en quelques sortes, le laisser décider. C’était aussi adapter mes envies à ses besoins, rendre ludique le travail que je lui proposais. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, procéder de cette façon n’était pas une entrave à notre évolution, mais permettait d’avancer efficacement. Toutes ces choses à mon sens fondamentales nous ont permis de renforcer le lien qui nous unit à un point ou les mots ne suffisent plus… La relation basée sur l’échange permet à chacun de s’épanouir, d’apporter et de recevoir ce dont il a besoin.

Rester à pied pour mieux monter.

Au sol on observe, on apprend, on comprend, on écoute… et on travaille.

Ces fameuses sensations dont on m'a tant parlé, comment les ressentir sans même les avoir vues ou les comprendre ?

Ces fameuses sensations dont on m’a tant parlé, comment les ressentir sans même les avoir vues ou les comprendre ?

Une fois une base de connaissances acquise sur tout ce qui concerne le cheval, notamment ici la locomotion, il ne restait qu’à mettre tout cela en pratique. Tout travail monté mérite d’être au préalable préparé à pied. Pourquoi ? Premièrement, pour se familiariser aux outils, autant pour l’homme que pour le cheval, et pour instaurer des codes. Instaurer les codes à pied permet d’assurer une certaine sécurité, les codes ayant été acquis au sol le seront bien plus rapidement à cheval, cela permet également d’aider le cheval, de l’accompagner tout simplement dans ses mouvements, de le préparer physiquement et mentalement et de résoudre plus simplement d’éventuels problèmes sans mettre en péril la sécurité de l’un ou de l’autre. Rester au sol c’est aussi voir. Ces fameuses sensations dont on m’a tant parlé, comment les ressentir sans même les avoir vues ou les comprendre ? Au sol, en plus d’accompagner la mobilité, le visuel permet de détecter et de comprendre nos erreurs de façon instantanée (par exemple au travail aux longues-rênes, travail à l’épaule), d’associer telle action a tel mouvement… Et aussi de déceler un éventuel soucis de locomotion. En bref, le travail préalable au sol nous permet en plus d’aider le cheval à la compréhension des demandes, d’analyser chaque chose de manière à mieux les sentir. Une fois le pied remis à l’étrier les choses se sont avérées beaucoup plus fluides, mon cheval bien plus réactif et attentif, bien loin du schéma « je demande – j’insiste – il esquisse », on aboutit à quelque chose de surprenant : « je pense – il répond ».

Apprendre à rester à pied est sans aucun doute ce qu’il y a de plus enrichissant pour le futur cavalier comme pour le cheval. Indubitablement, prendre du temps permet d’en gagner à long terme. Connaissance, conscience et confiance sont indispensables à une relation homme-cheval saine et solide, c’est la porte vers une équitation harmonieuse, respectueuse et respectable, optimisant les performances physiques et psychologiques du cheval comme du cavalier quelque soit la discipline préparée.

1 commentaire

  1. Céline Auteur avril 1, 2015 (10:46 )

    Article très juste et magnifique transposition des ressentis à pied et de “l’art de ne rien faire” ! Quand j’ai rencontré ma jument, qui a 31 ans maintenant, en 1991 je n’avais aucune connaissance, aucun recul sur l’observation du cheval et le fait de rester à pied. Pour travailler c’était soit monté, soit en longe. Ma jument a été et est toujours bien traitée mais j’ai le regret de ne pas avoir eu cette connaissance actuelle sur tout ce qui est “autour” du cheval. A 40 ans, je découvre cela avec mon jeune cheval de 6 ans que j’ai rencontré à 2 ans. Je crée enfin cette fameuse relation qui me permet de mieux comprendre et surtout je prend mon temps. Il m’apprend énormément sur moi-même.
    Ma jument étant à la retraite, je prend le temps maintenant de redécouvrir notre relation, j’ai la chance que sa longévité me le permette.

    Répondre à Céline

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