Le gentil petit chêne et les grands méchants tanins

L’un des marronniers (si j’ose dire) de cet automne chez les équitants était la toxicité des glands de chêne : on trouve des articles un peu partout qui en parlent, des blogs divers aux sites spécialisés en passant par le site des Haras Nationaux, sans toujours donner un aperçu général de la question. Tâchons de revenir sur les éléments essentiels que l’on peut en retenir, afin d’y voir un peu plus clair. Il s’agit de ne pas céder à la panique systématique, ni à l’inverse de considérer béatement que la nature est un Eden où tout est bénéfique : la réalité, comme toujours, est un entre-deux et requiert quelques connaissances pour mieux gérer la santé de nos chevaux. 

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Les grands méchants tanins

Tout d’abord, on apprend que ce qui est toxique, dans les glands des chênes, ce sont leurs tanins. Mais commençons par nous demander : que sont ces tanins, à quoi servent-ils, et est-ce que le chêne est le seul à en contenir ?

Qu’est-ce qu’un tanin ?

Les tanins (ou tannins) sont des substances naturellement produites par les plantes, dans presque toutes leurs parties (écorce, feuilles et fruits notamment). Ils sont produits en quantité variable en réaction à des agressions de parasites ou d’animaux herbivores. 

L’appellation de “tanins” rassemble de nombreux polyphénols différents, dont ceux produits par le chêne (dont on se servait historiquement pour tanner les peaux), mais pas uniquement. D’une manière générale, les tanins ont pour effet de se fixer sur les protéines de la nourriture et d’en gêner l’assimilation : si un tanin se fixe sur une protéine, celle-ci c’est plus assimilable par l’organisme et part dans les crottins (dans le cas d’un cheval !). C’est ce qu’on appelle une action anti-nutritive. Plus précisément, on distingue deux grandes catégories de tanins :

  • Les tanins condensés : Ils ne passent pas la paroi intestinale et sont uniquement anti-nutritifs (mais non toxiques). Ces tanins se retrouvent majoritairement dans la bruyère, les rosacées, le sorgho, le colza, le pois, la luzerne, le lotier, le sainfoin, le sulla, les ronces.
  • Les tanins hydrolysables (galliques ou ellagiques) : Ce sont les tanins toxiques. Ils ont la propriété de traverser la paroi de l’intestin pour passer dans le sang, jusqu’au foie et aux reins, intoxiquant et détériorant tous ces organes au passage.
  • Des recherches plus récentes ont montré que tous les tanins n’entrent pas forcément dans l’une ou l’autre de ces catégories (on distingue également des tanins dits complexes qui partageraient des propriétés des deux catégories ci-dessus) ; toutefois celles-ci permettent de poser une distinction utile pour comprendre de quoi il s’agit.

En d’autres termes, tous les tanins quel que soit leur type ont un effet anti-nutritionnel ; toutefois, là où la consommation importante de tanins condensés n’occasionne que des désordres digestifs révocables, une consommation excessive de tanins hydrolysables peut conduire au décès de l’individu.

Mais les tanins ne servent pas qu’à intoxiquer les animaux d’élevage ! On les utilise aussi pour tanner les peaux (car en se fixant sur les protéines, ils stoppent la décomposition organique), pour fabriquer des encres, des teintures ou des colles, ou encore… pour faire du vin ou de la bière ! C’est toujours leur capacité à se fixer sur les protéines, notamment celles contenues dans la salive en l’occurrence, qui leur donne leur qualité astringente, que l’on retrouve dans ces boissons. En outre, ils contiennent des vitamines P et auraient des effets bactéricides. Les tanins contenus dans le thé sont connus pour réduire l’assimilation du fer. 

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Quels sont les effets des tanins sur les chevaux ?

Les intoxications aux tanins s’observent notamment à l’automne, à la saison où les glands tombent des chênes ; ou alors au printemps lors de la pousse des jeunes feuilles appétissantes (puisque comme on l’a vu, les tanins ne sont pas présents uniquement dans les glands).

Dans le temps, certains éleveurs et paysans distribuaient des glands comme ration complémentaire lors de la saison froide. Cela remonte à des époques où l’approvisionnement en fourrages était très différent du nôtre, et où lors des années de maigres récoltes, on cherchait toutes les solutions possibles pour nourrir les troupeaux en l’absence de fourrage. L’idée de donner des glands vient tout d’abord de l’observation que les animaux d’élevage en mangent spontanément, et aussi du fait que les glands contiennent un taux de protéines intéressant. Mais cela peut s’avérer dangereux, selon les glands et surtout, selon leur taux de tanins hydrolysables, ce qui est très variable.

Une même plante peut contenir à la fois des tanins condensés et des tanins hydrolysables, et leur taux peut varier selon les individus, et selon les conditions de vie de l’arbre : en fonction des conditions climatiques, et de l’état de santé de la plante.

Concrètement, à présence égale de tanins des deux types, ce sont les tanins hydrolysables qui se fixeront en premier sur les protéines. Ainsi, plus l’organisme est pourvu en protéines, plus il y aura un grand nombre de tanins fixés, ce qui implique qu’ils seront capturés par les protéines et éliminés dans les fèces ; c’est d’ailleurs de cette façon que les cochons et la faune sauvage (pour ceux qui ne possèdent pas d’enzymes métabolisant les tanins : la tannase) se protègent de la toxicité des glands : leur salive présente une très grande quantité de proline, protéine ayant la faculté de fixer en priorité les tanins1. Or, les équins et autres animaux d’élevage n’ont pas d’enzymes les protégeant des tanins, ni de capacité importante de sécrétion de proline (contrairement aux humains, p.ex.) : il faut un temps d’adaptation de la glande parotide pour qu’elle produise suffisamment de protéines, et si ce temps est supérieur à celui de l’augmentation du taux de tanins hydrosolubles ingérés, alors c’est l’intoxication. 

Chêne Vert (quercus ilex)

Chêne Vert (quercus ilex)

Les chevaux pourront être attirés par le goût des glands doux, et petit à petit, s’habituant à leur goût et à leur astringence, en mangeront de plus en plus, et en ne les sélectionnant plus, ingérant indifféremment glands doux faibles en tanins hydrolysables, et glands amers aux forts taux de tanins toxiques, alors que l’augmentation de leur taux de proline ne suit pas : c’est là que démarre l’intoxication. Les tanins hydrolysables vont bloquer l’assimilation des protéines, le cheval aura donc des difficultés digestives, ne profitera plus de sa ration normale, pourra maigrir, être fatigué, présenter une constipation suivie d’une diarrhée noirâtre, des difficultés à uriner, des troubles nerveux, etc.,… et les symptômes iront crescendo jusqu’au décès de l’animal.

Il est à noter également que tous les équins ne sont pas également sensibles à l’intoxication aux tanins hydrolysables : il s’agit d’une sensibilité individuelle plus ou moins prononcée. Il semblerait que les individus plus jeunes soient plus fréquemment atteints.

Et les tanins condensés ?

On les dit anti-nutritifs. Pourtant, plus on les étudie, plus on réalise qu’ils présentent également des qualités intéressantes, sur les vaches (augmentation du taux de protéines du lait) et sur les ovins et caprins (effet antiparasitaire sur les nématodes gastro-intestinaux habituellement traités avec des anthelminthiques). Pour les équins, l’effet des tanins condensés du sainfoin est à l’étude et des expériences sont encore à mener pour arriver à des conclusions complète ; néanmoins on peut se demander s’il serait intéressant que ces fameux tanins condensés fassent également partie de leur régime alimentaire régulier dans une proportion raisonnable, au lieu de chercher à les supprimer systématiquement. 

Chêne pédonculé

Chêne pédonculé (source : Wikipédia)

Les gentils petits chênes

Tous les chênes ne sont pas réputés toxiques. Et tous les tanins potentiellement toxiques ne se trouvent pas que dans les chênes.

Est-ce que tous les chênes contiennent des tanins toxiques ? 

Non. Actuellement, en France, seuls le chêne dit pédonculé (Quercus robur) et le chêne dit rouvre ou sessile (Quercus petraea) font l’objet de recensements fréquents pour des intoxications d’animaux d’élevage avec des tanins. Les autres espèces de chênes ne sont actuellement pas considérées comme fréquemment toxiques : chêne liège, chêne vert ou chêne pubescent ne sont donc a priori pas ou peu concernés2 : dans le cas du chêne pubescent p.ex., c’est-à-dire le “chêne blanc” de Provence, il n’y a actuellement en France aucune intoxication avérée sur des animaux d’élevage. 

Les glands verts (qui parfois tombent prématurément suite à un gros coup de vent p.ex.), formés plus rapidement que les glands bruns, présentent beaucoup plus de tanins hydrolysables et sont par conséquent beaucoup plus toxiques. Lorsque l’année a été particulièrement chaude et/ou sèche et que les chênes ont besoin de réagir face au climat, alors ils fabriquent une plus grande quantité de glands et ceux-ci sont également plus chargés en tanins hydrolysables. D’une manière générale, lorsque l’arbre doit réagir à une difficulté (que ce soit un parasite, une maladie, une difficulté climatique), il produira plus de tanins. La toxicité est donc variable d’une saison à l’autre, d’un individu à l’autre, d’une condition de vie à l’autre.

Est-ce que tous les tanins toxiques se trouvent dans les chênes ?

Chêne pubescent (quercus pubescens)

Chêne pubescent (quercus pubescens)

Non. Les familles de plantes les plus connues contenant des tanins sont les suivantes (nous n’indiquons ici que les familles qui poussent sous nos latitudes, et non les plantes tropicales) : aceraceae (érables notamment), anarcadiaceae (parmi eux les pistachiers et sumacs), ericaceae (plantes à fleurs, comprenant les bruyères, airelles et gaulthérie), et typhas (ou roseaux à massettes).

On trouve des tanins hydrolysables (les “grands méchants tanins”) majoritairement dans le chêne, le noyer (d’où l’appellation de “mal de brou” donné à l’intoxication par les jeunes feuilles), la châtaigner et la vigne.

En guise de conclusion : Que faire ?

Une fois que l’intoxication est attestée, on ne peut guère revenir en arrière : la meilleure chose à faire est donc de prévenir, en limitant autant que possible la consommation de glands potentiellement toxiques.

Si les chevaux sont proches de chênes d’espèces potentiellement toxiques, il faut veiller à ce qu’ils aient accès à une nourriture suffisante pour minimiser autant que possible l’ingestion de glands pour répondre à la faim (en clair, faire en sorte qu’ils aient accès à du foin à volonté, c’est-à-dire 24h/24 et 7 jours / 7).

Références

Notes

  1. Il faut noter que même les animaux capables de sécréter un taux important de proline ou de tannase peuvent également être intoxiqués par les tanins hydrolysables, s’ils en ingèrent une trop grande quantité par rapport à leur capacité de fixation ou de métabolisation.
  2. On trouve beaucoup d’informations contradictoires sur ce point. L’auteure se réfère dans son affirmation à un échange de courriers avec une vétérinaire du Centre Antipoison Animal (CAPAE-Ouest).

 

3 commentaires

  1. Lallemand A Auteur février 17, 2016 (7:42 )

    Article très bien documenté et très intéressant. Merci

    Répondre à Lallemand A
  2. Anne Auteur février 17, 2016 (9:15 )

    Article passionnant, bien documenté, et je ne connaissais pas cette notion de tanins hydrolysables et leur action toxique directe sur les reins. Mais en lisant aussi vos sources par exemple techniques d’élevage que je lis aussi de temps à autre, j’ai noté que les glands pouvaient rester dans les prairies de 6 à 18 mois (j’ai des forêts contigus à mes 2 prairies ) et rester toxiques tout ce temps, que faire en prévention reste une question majeure! Et, si j’arrive à limiter l’ingestion de glands verts lorsqu’ils tombent , je ne peux pas ne pas mettre mes chevaux dans l’ensemble du pré toute l’année…..

    Répondre à Anne
  3. Veronique Bertolero Auteur février 18, 2016 (10:55 )

    C’est très intéressant, très bien documenté. Dame nature est riche en surprises.

    Répondre à Veronique Bertolero

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