Il y a des scandales bruyants. Et puis il y a celui-ci, silencieux, confortable, installé depuis quinze ans dans les textes officiels et les comptes de l’Ordre national des vétérinaires. Un scandale qui se mesure en euros, en chevaux souffrants et en contradictions signées.
Résumons. Depuis plus d’un siècle, une doctrine affirme qu’on peut sentir, du bout des doigts, un « rythme » mystérieux dans le crâne des êtres vivants, et soigner en le « corrigeant ». Depuis quarante ans, une autre prétend qu’on peut déplacer les organes à travers la paroi du ventre. La science a testé ces affirmations. Sérieusement, patiemment, pendant des décennies. Résultat : les praticiens ne trouvent même pas le même « rythme » sur le même patient, les mécanismes invoqués sont physiquement impossibles, et les essais cliniques rigoureux s’alignent tous sur le même verdict. Rien. Aucun effet au-delà du placebo. Chez le cheval, où le crâne pèse vingt kilos et où l’intestin mesure huit mètres, personne n’a même réussi à produire une seule étude contrôlée. Pas une.
Voilà pour les faits. Maintenant, regardons ce que fait le Conseil national de l’Ordre des vétérinaires, le CNOV, gardien autoproclamé de la « médecine fondée sur les faits et les preuves ».
Il condamne d’une main, il certifie de l’autre
Car le CNOV condamne. Oh oui, il condamne. Quinze signalements au parquet rien qu’en 2024. Des praticiens traînés devant les tribunaux à Albertville, à Rouen. Un communiqué martial en avril 2022 annonçant la fin de la « tolérance » et des poursuites systématiques. Et contre qui tout ce zèle ? Contre ceux qui posent leurs mains sur des chevaux sans avoir payé leur examen à l’Ordre.
Car le même CNOV organise, moyennant 1 400 euros par candidat, un examen d’« ostéopathie animale ». Un examen dont 60 % des questions sont écrites par les écoles commerciales qui vendent les formations à 50 000 euros. Un examen dont les jurys sont composés aux deux tiers de praticiens issus du champ ostéopathique. Et là, une précision qui a son importance : aucun de ces examinateurs ne détient le titre d’ostéopathe. Ce titre n’existe pas pour les animaux.
Les non-vétérinaires du jury sont simplement inscrits au Registre national d’aptitude, ce qui fait d’eux, au mieux, des praticiens en ostéopathie animale. L’Ordre fait donc juger l’accès à une pratique par des gens qui ne possèdent eux-mêmes aucun titre pour l’exercer. Un examen qui valide le « diagnostic ostéopathique », c’est-à-dire précisément cette palpation du rythme imaginaire que quarante ans de recherche ont montré irreproductible. On croit rêver : l’Ordre poursuit au pénal des gens pour avoir pratiqué sans son autorisation des gestes dont il certifie lui-même la réalité dans ses épreuves.
Mais il y a mieux. En octobre 2021, le CNOV publie un communiqué solennel : fini les dérives, place à la médecine fondée sur les preuves. L’homéopathie ? Bannie de l’exercice exclusif, faute de base scientifique. La naturopathie ? Pareil. Et l’ostéopathie animale ? Exemptée. Nommément exemptée. Sans qu’on sache au nom de quelle preuve, puisque le rapport d’inspection du ministère de l’Agriculture qualifiera deux ans plus tard ses techniques crâniennes d’« assez controversées ». Un représentant du milieu ostéopathique a résumé la situation avec une franchise désarmante : l’Ordre « ne peut pas se dédire ». Voilà. Ce n’est plus de la science, c’est de la politique interne.
On a construit dix ans de régulation sur une doctrine, on ne va pas admettre qu’elle était creuse.
Il y a mieux encore. En 2019, un avis interne du CNOV décrète que les manipulations « myo-fasciales » autorisées par la loi couvrent « l’ensemble des fascias, ceux-ci incluant les enveloppes des viscères ». Traduction : le décret de 2017 excluait les pathologies organiques ? Qu’à cela ne tienne, un avis de l’Ordre suffit à rouvrir la porte au « viscéral ». Une instance professionnelle réécrit tranquillement le champ d’un avis du Conseil d’État. Et pendant ce temps, l’école vétérinaire de Nantes vend aux vétérinaires un diplôme de 504 heures à 18 000 euros incluant les modules « ostéopathie viscérale » et « ostéopathie cranio-sacrée », dont le référentiel assume de tout enseigner, « prouvé ou non prouvé ». Des vétérinaires pratiquent donc ouvertement ces techniques, en toute impunité ordinale. Aucun n’a jamais été sanctionné. Le délit n’est pas dans le geste. Le délit est de ne pas être des leurs.
Suivons l’argent, enfin
Les cotisations « ostéopathie » versées au CNOV sont passées de 45 791 euros en 2022 à 124 558 euros en 2024. Les frais d’examen alimentent les écoles vétérinaires publiques qui, par ailleurs, vendent leur propre diplôme d’ostéopathie. Les candidats recalés repaient chaque repassage. Et depuis la loi n° 2025-268 de mars 2025 et les décrets n° 2026-755 et 2026-756 d’août 2026, le CNOV devient carrément le régulateur du marché de la formation : les écoles devront se déclarer auprès de lui ; il publiera leurs taux de réussite et signera avec elles des conventions révocables.
Le tour de vis essentiel tient en une ligne du décret n° 2026-756 : depuis le 10 août 2026, seuls les étudiants formés dans une école déclarée auprès de l’Ordre — selon un référentiel que la filière a elle-même co-écrit dans un comité hébergé au CNOV, et dont l’arrêté n’était toujours pas paru à la mi-août — pourront se présenter à l’épreuve. Le verrou ne porte plus seulement sur l’exercice : il ferme l’entrée de la profession. Une question écrite à l’Assemblée nationale (n° 13964, mars 2026) a mis des mots sur cette construction : « cumul de fonctions normatives, de contrôle et d’évaluation » et « risque de conflit d’intérêts structurel ». Juge, partie et partie prenante.
Et pendant ce temps, des chevaux meurent
Le plus cruel dans cette histoire n’est pas comptable. Il est dans les écuries. La colique tue plus de chevaux que toute autre cause. Opéré dans les deux heures, un cheval en colique survit dans près de 90 % des cas. Après douze heures, c’est presque fini. Pendant qu’un praticien « libère » le côlon du bout des doigts, la montre tourne. L’Ordre, lui, parle de « perte de chance pour l’animal » quand il poursuit les non-inscrits. Il aurait raison, s’il appliquait la même exigence aux techniques qu’il valide.
On nous dira que l’ostéopathie animale a ses lettres de noblesse : un registre national, un examen, des décrets. Précisément. C’est bien cela le problème. Ce n’est plus une croyance marginale que l’État ignore : c’est une croyance que l’État, par l’intermédiaire d’un ordre professionnel, organise, tarife et protège. L’Académie nationale de médecine a jugé ces pratiques « sans fondement scientifique avéré » en décembre 2024. L’Académie vétérinaire de France a dit que chez l’animal, « l’effet contextuel est la seule explication plausible ».
La science a parlé. Reste une question, une seule, et elle n’est pas médicale : à quand un Ordre qui s’applique à lui-même les exigences qu’il impose aux autres ?
Pour aller plus loin : six sources pour se faire son idée
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Hartman S.E. & Norton J.M., 2002. Une revue complète des études sur la fiabilité de la palpation crânienne. Conclusion : les praticiens ne sont jamais d’accord entre eux. Scientific Review of Alternative Medicine. Traduction française autorisée, en ligne : https://osteo4pattes-sdo.eu/wp-content/uploads/2006/09/cranien_doute_Hartman.pdf
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Green C. et al., 1999. La première revue systématique sur la thérapie craniosacrale. Conclusion : preuves insuffisantes. Complementary Therapies in Medicine. Résumé PubMed : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/10709302/
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Ceballos-Laita L. & Ernst E. et al., 2024. Revue systématique et méta-analyse de 15 essais sur l’ostéopathie viscérale. Conclusion : aucun bénéfice dans aucune affection. International Journal of Osteopathic Medicine. https://doi.org/10.1016/j.ijosm.2024.100729
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Amendolara A. et al., 2024. Méta-analyse de 24 essais cliniques sur la craniosacrale. Conclusion : aucun effet significatif. Frontiers in Medicine (accès libre) : https://www.frontiersin.org/journals/medicine/articles/10.3389/fmed.2024.1452465/full
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Lorello O. et al., 2025. L’essai qui démontre l’effet placebo… du cavalier : amélioration perçue massive, zéro changement mesurable chez le cheval. Equine Veterinary Journal. Résumé PubMed : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/38176911/
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Académie nationale de médecine, communiqué du 3 décembre 2024. Les pratiques ostéopathiques « viscérales et crâniennes » jugées « sans fondement scientifique avéré ». Texte intégral : https://www.academie-medecine.fr/losteopathie-viscerale-et-cranienne-chez-le-nouveau-ne-une-pratique-qui-interroge/





